[10/09/2026]    

Boubacar, le frère, l’ami- confident et l’altruiste



Tu viens d’entamer ton dernier voyage, le seul pour lequel il est impossible de se concerter. Confinant ainsi le moment à une surprise qui n’en est point une selon la destinée humaine…
Te voilà parti… Nous n’avons pas convenu de ton départ, surtout pas à ce moment précis d’où la perte incommensurable qu’induit ton voyage vers l’éternité.
La perte d’un frère est une blessure profonde, parce que la fraternité est un lien unique. En ces moments de peines il m’est difficile de trouver les mots justes pour exprimer la douleur que je ressens. Il me sied ainsi de faire mienne cette citation de Victor HUGO : « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis. »
Ces propos endeuillés, circonstanciels, sont résolument subjectifs, intersubjectifs. Ils tonnent et résonnent comme un témoignage suite au décès de mon grand frère, le Colonel à la retraite Boubacar Keita, de l’ami- confident et l’altruiste.
Nous sommes samedi 29 août 2026, un coup de fil m’annonce la triste et terrible nouvelle : « Nous sommes à Dieu et à lui nous retournons, ton frère Boubacar est décédé …. » Subitement une paralysie m’envahit, je me sens très mal, mon corps tremble, mon regard se fige, s’interroge, tout s’aplatit dans un tourbillon de pensées.
Je me sens transporté dans un lieu tantôt connu, tantôt inconnu. Mon énergie vacille. Mes pensées se bousculent et basculent. Aussi, je plonge dans l’impensé d’une situation à laquelle on s’habitue difficilement : la mort. Et pourtant, la biologie l’enseigne à foison : « la mort est la mère de la vie. » Je suis vite rattrapé par la foi en Dieu et la vérité : toute âme gouttera à la mort.
Les sentiments d’impuissance se mêlent à l’adrénaline de l’émotion incontrôlée, puis vaincue. En ces moments singuliers, la silhouette du défunt ne me quitte pas, son visage jovial défile sous mes yeux. L’inconscient refoule, la conscience se défoule. Ce tiraillement s’étire, se ferme et se renferme. Il semble évacuer l’angoisse dans les tréfonds de la mémoire. Je sens que je me raconte un cauchemar et essaye de surmonter cette épreuve. Mon épouse Khadidiatou Wane, s’inquiète, elle me remonte le moral, je sens sa tristesse en dépit de son tempérament olympien. Nous sommes secoués tous les deux et essayons d’accepter l’éprouvante information.
Dans ces conditions, ma mémoire dans ses errements, fouille, creuse et recreuse, sélectionnant plusieurs souvenirs de la famille, des retrouvailles entre frères, amis, les discussions interminables, la palabre autour du thé après le repas, le jogging matinal. Ces rituels de la vie, étaient toujours rythmés et appris à l’image d’une leçon de méthodologie de la quotidienneté.
Pour parler comme Bruce Bégout, la quotidianisation équivaut à produire des univers familiers, habitables voire vivables. Mon défunt frère aimait être entouré par les siens, les amis et les connaissances. Je retiens ce message et cet appel, telle une trame de proximité, toujours vivace, qui l’animait.
Dans cette configuration, la vie en tant que mixité, révèle son caractère humble, affable. Avide de savoir car il était convaincu pour ce qui est des bienfaits des connaissances, pour le progrès de l’humanité, la transformation des sociétés.
Sa formation d’officier, lui a déroulé les faits et armes de la stratégie citoyenne, pour l’amour de la patrie et le devoir envers le prochain et frères. « L’homme est le remède de l’homme. » Il croyait en cette maxime africaine et l’appliquait sans sourciller ni regretter.
Face aux méandres de la vie, la lancinante question Wébérienne, taraude toujours les esprits : « Comment faire pour être à la hauteur du quotidien ? »
Cette question délicate place le curseur sur une posture, celle de s’engager avec d’autres, pour les autres, pour soi, donner sans rien attendre, écouter celui qui en exprime l’échange, s’acquitter de ses responsabilités, cultiver l’empathie, être utile pour sa famille, ses amis, ses proches ; et du coup assumer sa part d’humanité.
Sur ce dernier point, je dois dire que le titre de cette oraison funèbre, pour certains et témoignage pour d’autres, s’inspire d’un échange par un réseau social , aussi rapide, après la lecture de l’article publié, dimanche dernier, par Confidentiel Afrique, signé par Chérif Ismaël Aidara intitulé : « Mauritanie : Boubacar Keita, le brillant colonel s’est est allé, tes hauts faits d’armes resteront à jamais gravés.»
Un ami m’écrit ceci : « Confidentiel Afrique aurait pu s’attarder aussi sur les hautes qualités humaines de l’homme, la stabilité de sa personnalité et son altruisme sans faille. Paix à son âme. » Ma réponse a été laconique : « On le fera le moment opportun, ta remarque est pertinente et ne manque pas d’intérêt. Oui il était généreux, proche de ses proches, serviable et d’une simplicité remarquable. »

Très cher frère, ton rappel à Dieu, va laisser certes un grand vide, mais il ne nous fera pas oublier que tu as été « le gardien du temple », avant et après le décès de nos très chers parents.
Ton sens élevé de la famille, qui a toujours consisté à regrouper les frères, les sœurs, sous ton toit, est pour nous un acte d’honneur, de grandeur et de solidarité. Ce sont des faits inoubliables, trempés dans l’encre ineffaçable de nos mémoires et de notre histoire familiale.
Nous t’en remercions infiniment. Pour ma part, les mots me manquent pour t’exprimer ma profonde reconnaissance et gratitude, pour avoir été, pour moi, un tuteur exemplaire, un conseiller hors pair, un frère attentionné mais aussi un orfèvre de l’amitié.
Très cher ami-confident, je continuerai à me souvenir et me ressourcer de tes ficelles, pour pérenniser ton esprit de partage, ton esprit de courage, du travail bien fait et des lectures utiles, renouvelées, pour ne pas être en déphasage avec son temps, ses valeurs, son histoire, son présent et participer tous les jours à la construction du futur.
Je tiens dans mes mains ce legs de notre éducation, que je garderai jalousement et le transmettrai à mes enfants : Lamine, Habsa et Aïssatou. Faire de ses frères ses meilleurs amis, c’est inscrire au fronton du relationnel, l’importance de l’amitié et son acuité. Notre père était aussi notre meilleur ami.
Cet héritage, inspire déjà tes enfants, nos enfants : Habsa, Mohamed, Moussa, Cheikh à qui j’adresse mes condoléances les plus attristées et sincères et les exhortent à perpétuer ton esprit et porter haut le flambeau de tes œuvres.
Au frère Mohamedou Keita aux sœurs Dadé Keita et Fanta Keita, à toute la famille, aux amis, j’exprime ma compassion et réitère que nous avons perdu un illustre frère et leur dit courage et patience. Mais son esprit perdurera.
Très cher altruiste,
C’est le moment de remercier ta brave épouse Mbadialla Cissé, elle a été ici et là, au bon endroit, pour tous, dans la discrétion, dans la patience et le respect. Elle était présente, quand on chantait, lorsqu’on pleurait, bon an mal an, elle a rempli fidèlement, généreusement, différents rôles, celui de sœur, de tante et de mère.
Ces qualités enchâssées et exceptionnelles, sont façonnées dans le moule de ton altruisme reconnu. Nous serons reconnaissants à notre sœur Mbadialla Cissé, jusqu’à l’éternité. N’est pas altruiste, qui veut. Cette qualité se construit, se nourrit, s’affine et se ramifie.
Au fil des ans, on peut retenir ce geste, devenu un habitus chez toi. Ce trait de caractère si fort, est également ce qu’on peut retenir de l’homme. Que dire, qu’écrire : si ce n’est que la perte d’un être aussi cher, nous afflige devant notre fragilité extrême.
Il n y a de vérité que la volonté divine. J’accepte le décret divin et sollicite la miséricorde d’ALLAH. Ici et maintenant, retentissent dans mes lectures, les vers saisissants et « apaisants » de l’écrivain Sénégalais Birago Diop (1906-1989) dans son poème « Souffles » pour me rappeler que les souffles, comme les morts, ne disparaissent jamais…
« Ceux qui sont morts ne sont jamais partis ;
Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit
Les morts ne sont pas sous la terre :
Ils sont dans l’arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l’eau qui coule,
Ils sont dans l’eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule :
Les morts ne sont pas morts. »
Adieu cher frère, ami et altruiste
Mon très cher Colonel, repose en paix.

Je prie Dieu le Tout Puissant pour qu’il ait pitié de ton âme et t’accueille dans son Saint Paradis et te couvre de sa miséricorde infinie.

Moulaye Ismail Keita Dakar, le 7 septembre 2026

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