[06/11/2026]    

MINISTRE DE LA CULTURE : L’UNILINGUISME, OU L’ILLUSTRATION D’UN ILLETTRISME FONCTIONNEL ?



Servir une langue, c’est la faire rayonner. L’imposer au détriment des autres peut conduire à son rejet, mais c’est aussi prendre le risque d’appauvrir toute une nation.

La promotion de la langue arabe est une ambition légitime. Langue officielle de la Mauritanie, langue de culture, de civilisation et de spiritualité, elle mérite d’être valorisée, enseignée et pleinement assumée dans nos institutions. Personne ne devrait avoir besoin de rabaisser une autre langue pour défendre sa place. Mais une question mérite d’être posée à Monsieur le ministre de la Culture : depuis quand la promotion d’une langue exige-t-elle l’exclusion des autres ? Depuis quand l’arabisation doit-elle devenir un instrument de mise à l’écart de compétences, de parcours professionnels et de citoyens qui ne maîtrisent pas l’arabe au même niveau ?

Imposer l’arabe comme unique langue de travail au sein d’un département ministériel, si telle est bien la portée de la mesure annoncée, ne constitue pas nécessairement un progrès. Cela peut, au contraire, devenir une restriction administrative et intellectuelle. Une langue doit être un outil de communication, de transmission et de production. Elle ne doit jamais se transformer en barrière entre l’administration et ceux qui la font vivre.
La Mauritanie n’est pas une propriété linguistique. Elle est une nation plurielle, façonnée par plusieurs langues, plusieurs cultures et des histoires qui se croisent. Le pulaar, le soninké, le wolof, le hassaniya et l’arabe appartiennent à cette réalité nationale. Cette diversité n’est ni une anomalie ni une menace. Elle est une richesse qu’un responsable public devrait avoir pour mission de respecter, de protéger et de promouvoir.

Il faut également rappeler une évidence : la maîtrise de plusieurs langues est aujourd’hui une compétence, pas une faiblesse. Le français demeure un outil de travail, de coopération, de diplomatie, de recherche et d’ouverture internationale. L’anglais occupe une place incontournable dans les sciences, les technologies et les échanges mondiaux. Pourquoi faudrait-il opposer ces instruments à l’arabe ? Pourquoi construire une politique linguistique sur la logique du remplacement plutôt que sur celle de la complémentarité et de l’excellence ? Et que faisons-nous de la Francophonie, de nos relations internationales et de notre capacité à dialoguer avec le monde ? La Mauritanie ne peut pas revendiquer une place dans les espaces de coopération tout en donnant le sentiment qu’elle tourne le dos à des outils linguistiques qui facilitent précisément cette ouverture. La défense de l’arabe ne commande ni le repli ni l’effacement des autres langues.

Commençons par une distinction élémentaire que votre décision semble escamoter : une langue officielle n'est pas nécessairement l'unique langue de travail d'une administration. L'arabe est la langue officielle de la Mauritanie. Son statut est consacré par notre Constitution et sa promotion est parfaitement légitime. Mais cela ne signifie pas que le français doit être banni des pratiques professionnelles, ni que les compétences acquises dans cette langue deviennent soudainement inutiles. Les langues de travail doivent aussi répondre aux missions des services, aux besoins de l'administration et aux exigences de la coopération.

Monsieur le Ministre, avez-vous seulement mesuré les conséquences de votre orientation sur les cadres de votre département formés en français ? Ces femmes et ces hommes ont fréquenté nos écoles, nos universités, parfois poursuivi leurs études à l'étranger. L'État a investi dans leur formation. Ils ont acquis des compétences, une expérience et un savoir-faire dont l'administration a besoin. Faudrait-il maintenant leur faire comprendre que leurs années d'études valent moins parce qu'ils ne maîtrisent pas suffisamment l'arabe ? Leur expérience professionnelle serait-elle devenue suspecte ? Leur capacité à servir l'État devrait-elle être appréciée à travers un seul critère linguistique ?

Quel paradoxe que de vouloir renforcer une administration en prenant le risque de la priver d'une partie de ses compétences ! Un État responsable valorise les ressources humaines qu'il a formées. Il les accompagne dans l'apprentissage des langues nécessaires à leur mission, mais ne transforme pas leurs acquis en handicaps. La maîtrise de l'arabe peut être encouragée et renforcée sans disqualifier ceux qui ont été formés dans d'autres langues. Dès lors, une autre question se pose : quelle est la légitimité d'un ministre, membre d'un gouvernement qui se veut ouvert sur le monde, à décider seul d'une orientation linguistique qui engage le fonctionnement de son département ? Cette orientation est-elle cohérente avec les pratiques du chef du gouvernement, qui s'exprime aussi bien en arabe qu'en français ? Et quelle place réserve-t-elle aux exigences de communication et de travail de la Présidence de la République ?

Et voici que l'actualité de ce jeudi 5 novembre vient donner à cette controverse une saveur toute particulière. Lors de sa visite des structures sanitaires, le président de la République s'est exprimé en français, sans complexe et sans que cela ne semble poser le moindre problème. Faut-il alors imaginer l'amertume de Monsieur le ministre de la Culture, lui qui semble vouloir faire du français une langue indésirable dans son propre département, en voyant son patron y recourir naturellement lorsque les circonstances l'exigent ? Pourquoi ce qui est parfaitement acceptable au sommet de l'État deviendrait-il suspect dans les services d'un ministère ? La langue est un instrument de communication, pas un étendard à brandir contre les autres. Le président l'a manifestement compris. Monsieur le ministre gagnerait peut-être à méditer cette leçon de pragmatisme. Au fond, quel pays sommes-nous en train de construire si chaque département peut imposer ses propres règles, sans tenir compte de la cohérence de l'action gouvernementale, de la cohésion nationale, de la stabilité institutionnelle et de la valorisation des compétences ? Une politique publique ne saurait être une initiative isolée, déconnectée des réalités humaines et des orientations générales de l'État.

Monsieur le ministre, une politique culturelle ne se mesure pas au nombre de circulaires qui imposent une langue. Elle se juge à sa capacité à produire, à transmettre, à former, à rapprocher les citoyens et à faire rayonner le pays. Elle doit mobiliser toutes les compétences disponibles, et non créer de nouvelles lignes de fracture au sein de l'administration. Le véritable enjeu n'est donc pas de choisir entre l'arabe et les autres langues. Il est de bâtir une administration capable de travailler efficacement, de servir tous les Mauritaniens et de valoriser les compétences de chacun. L'arabe peut et doit rayonner sans que le pulaar, le soninké, le wolof ou le français soient relégués au rang de langues indésirables.

Une nation sûre de son identité n'a pas peur de ses langues. Elle les assume, les enseigne et les fait dialoguer. À l'inverse, vouloir enfermer une société dans une seule langue de travail, au mépris de sa diversité et de ses besoins, relève d'une conception étriquée de la culture et de l'action publique. Monsieur le ministre, la question est simple : voulez-vous faire de votre département un espace de rayonnement culturel et d'ouverture, ou un espace où la langue devient un critère d'exclusion ? L'arabisation ne doit pas servir de prétexte à l'effacement des autres compétences. Elle doit être un projet de valorisation, pas une politique de fermeture.

Servir l'arabe, c'est aussi refuser de l'enfermer. Et servir la Mauritanie, c'est refuser que l'un de ses enfants soit mis à l'écart pour la langue qu'il parle.

Camara Seydi Moussa

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