[30/10/2026]    

BALLY BAGAYOKO : LUGAN VEUT-IL FAIRE LE PROCÈS D’UN MAIRE OU CELUI DE TOUT UN PEUPLE ?

Quand l’histoire devient un prétexte pour assigner un homme à ses origines





Bernard Lugan pose une question à Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis : « D’où parlez-vous ? » Mais une autre question s’impose à l’auteur de cette interpellation : d’où parle Bernard Lugan lui-même, et au nom de quelle légitimité prétend-il expliquer les convictions, les responsabilités et les pratiques d’un élu à partir de ses origines ? Car derrière l’apparence d’une démonstration historique se dessine un procédé contestable : partir de l’histoire ancienne d’une communauté, lui attribuer des caractéristiques générales, puis inviter le lecteur à soupçonner un responsable politique contemporain de reproduire, par héritage, les structures sociales de ses ancêtres. C’est là que le raisonnement déraille.

Bally Bagayoko n’est pas comptable d’une histoire qu’il n’a pas écrite

Bally Bagayoko est né en France, a grandi à Saint-Denis, y a construit son parcours professionnel, sportif et politique, et a été élu maire le 15 mars 2026 avec 50,77 % des suffrages au premier tour. Avant cette victoire, il avait déjà exercé des responsabilités municipales pendant plusieurs années, ainsi que des fonctions départementales. Son parcours est public et documenté. Voilà des faits. Voilà une trajectoire personnelle. Voilà ce qu’il convient d’examiner lorsqu’on veut juger un élu. Où sont, dans le texte de Bernard Lugan, les faits établissant que Bally Bagayoko aurait participé à des pratiques d’esclavage héréditaire ? Où sont les preuves qu’il aurait instauré, soutenu ou reproduit dans son équipe municipale une discrimination fondée sur l’ascendance ? Où sont les éléments démontrant que ses décisions seraient déterminées par les hiérarchies sociales que l’auteur décrit ?
Lugan ne les fournit pas. Il avance une hypothèse, convoque une histoire collective et suggère qu’il serait intéressant d’observer comment ces structures pourraient se retrouver dans la nouvelle équipe municipale.

Mais soupçonner n’est pas démontrer. L’origine familiale n’est pas une preuve. Et une appartenance communautaire ne constitue pas un acte d’accusation. Si l’on veut critiquer Bally Bagayoko, qu’on examine ses décisions, ses nominations, sa gestion des deniers publics, ses politiques sociales et ses rapports avec les habitants. Qu’on confronte ses engagements à ses actes. Qu’on établisse, preuves à l’appui, les éventuelles contradictions de son action.

Mais qu’on cesse de transformer son nom, son ascendance supposée et son histoire familiale en pièces à conviction.

L’histoire soninké mérite mieux qu’une caricature

L’histoire des Soninko est ancienne, complexe et profondément liée à celle de l’Afrique de l’Ouest. Leurs sociétés ont participé à la formation de pouvoirs politiques, à des réseaux commerciaux transsahariens et à des échanges intellectuels, culturels et religieux qui ont marqué l’histoire régionale.

Comme d’autres sociétés du continent et du monde, elles ont aussi connu des formes de dépendance, de servitude et d’esclavage. Les travaux historiques sur ces réalités méritent d’être lus, discutés et confrontés aux témoignages des communautés concernées. Il ne s’agit donc ni de nier les injustices historiques, ni de protéger des pratiques discriminatoires au nom de la tradition. L’esclavage héréditaire et les discriminations fondées sur l’ascendance doivent être combattus partout où ils persistent. Les victimes ont droit à la reconnaissance, à la dignité et à l’égalité.

Mais reconnaître une réalité historique ne donne pas le droit de figer un peuple dans son passé. Les sociétés évoluent. Les individus contestent les traditions, les rapports de pouvoir se transforment et les générations construisent des trajectoires qui ne se réduisent pas à leur naissance.

Les Soninko ne sont pas une société immobile, enfermée dans une essence éternelle. Ils sont des femmes et des hommes aux expériences diverses, vivant dans plusieurs pays, appartenant à différentes générations et portant des convictions parfois opposées. Réduire cet ensemble à une structure sociale uniforme, puis exporter cette grille de lecture jusqu’à une mairie française, c’est prendre le risque de substituer l’essentialisme à l’analyse.

On ne combat pas l’esclavage héréditaire en enfermant les descendants présumés des uns et des autres dans des identités héréditaires.

Bernard Lugan : un parcours idéologique qui mérite aussi d’être interrogé

Puisque l’auteur invite Bally Bagayoko à répondre à la question « D’où parlez-vous ? », il est légitime de retourner la question vers celui qui l’a formulée.

Bernard Lugan n’est pas un observateur extérieur à toute controverse idéologique. Historien africaniste, ancien enseignant à l’université Lyon-III, il est également connu pour son engagement monarchiste et ses liens politiques avec l’extrême droite française. Son parcours au sein de l’Action française et son entrée au Conseil scientifique du Front national en 1988 sont documentés. Ses prises de position sur la colonisation, les identités ethniques et l’histoire africaine ont suscité de vives critiques de la part de chercheurs spécialistes du continent. Certains lui reprochent une lecture essentialiste des sociétés africaines, des généralisations excessives et une approche qui tend à présenter les appartenances ethniques comme des déterminants durables des comportements collectifs.

Ces critiques ne dispensent pas d’examiner ses arguments. Elles imposent, en revanche, de ne pas traiter ses conclusions comme des vérités indiscutables simplement parce qu’elles sont accompagnées de références bibliographiques.

Il faut distinguer les faits établis, les interprétations historiques et les extrapolations politiques. Les ouvrages cités par Lugan ne prouvent pas automatiquement chacune des conclusions qu’il en tire, encore moins une responsabilité individuelle de Bally Bagayoko.

Lugan a le droit de défendre ses analyses. Mais ses lecteurs ont aussi le droit de connaître son parcours politique, ses orientations idéologiques et les controverses scientifiques entourant ses travaux. Celui qui exige que les autres révèlent d’où ils parlent doit accepter que l’on examine également le lieu idéologique d’où il construit son propre discours.

Cette exigence n’est ni une insulte ni une tentative de disqualification personnelle. C’est une règle élémentaire de la discussion publique.

Le piège de l’assignation identitaire

La contradiction est frappante : au nom d’une théorie selon laquelle toute parole serait située, Lugan invite à lire le discours d’un élu à travers ses origines. Mais cette méthode, poussée jusqu’à la suspicion, risque précisément de réduire l’individu à son identité supposée.

Bally Bagayoko appartient à La France insoumise. Il a ses convictions, ses alliances, ses responsabilités et son programme municipal. Ces éléments peuvent être critiqués, contestés et confrontés aux réalités de Saint-Denis. En revanche, son origine familiale ne permet pas de conclure qu’il reproduirait les rapports de domination d’une société ancienne. Ce serait confondre l’histoire d’un groupe avec les actes d’un individu, et remplacer l’établissement des faits par une présomption identitaire.

Une question mérite alors d’être posée : pourquoi chercher, avant même d’établir des faits concernant la gestion municipale, une explication dans l’histoire supposée de l’ethnie du maire ?

La vigilance s’impose d’autant plus dans un contexte où Bally Bagayoko a été la cible d’attaques racistes après son élection. Il serait irresponsable de laisser entendre que ses origines suffiraient à rendre suspectes ses pratiques politiques. Cela ne signifie pas que le maire soit au-dessus de la critique. Cela signifie que la critique doit porter sur ce qu’il fait, et non sur ce que son ascendance serait censée révéler de lui.

La vraie question : qui répond de ses actes ?

Si des pratiques d’esclavage héréditaire persistent dans certaines communautés, elles doivent être documentées, dénoncées et combattues. Si des discriminations liées à l’ascendance se manifestent en France, au Mali, en Mauritanie ou ailleurs, leurs victimes doivent être entendues et protégées. Mais ces combats exigent des enquêtes rigoureuses, des témoignages, des faits contemporains et une attention particulière aux personnes qui subissent ces injustices. Ils ne gagnent rien à transformer un maire en représentant présumé de toutes les pratiques historiques d’une communauté.

Bally Bagayoko doit être jugé sur son mandat. Bernard Lugan doit être lu à la lumière de ses sources, de ses méthodes et de ses orientations idéologiques. Les historiens doivent pouvoir débattre librement. Les Soninké doivent pouvoir regarder leur histoire sans être condamnés à la reproduire dans le regard des autres. La vérité historique n’a besoin ni d’angélisme ni de procès collectifs. Elle demande de la rigueur, de la nuance et le courage de distinguer ce qui est prouvé de ce qui est seulement suggéré.

À Bernard Lugan, nous posons donc la question qu’il adresse à Bally Bagayoko : d’où parlez-vous lorsque vous passez de l’histoire d’une société à la suspicion envers un homme ?

Et surtout : sur quels faits précis repose cette suspicion ? Car, au bout du compte, une démocratie ne juge pas un élu sur les fautes supposées de ses ancêtres. Elle le juge sur ses actes, ses décisions et sa responsabilité devant les citoyens.


Ne pas écrire pour plaire, mais pour déranger là où le silence arrange.
Camara Seydi Moussa
La Nouvelle Expression
Photo: Facebook Bally


Mes Repères documentaires :

La biographie officielle de Bally Bagayoko retrace son parcours professionnel, sportif et politique à Saint-Denis. Commune nouvelle de Saint-Denis +1

Le parcours politique de Bernard Lugan, notamment son engagement monarchiste et son passage au Conseil scientifique du Front national, est documenté par Le Monde et Afrique XXI. Le Monde.fr +1

Les critiques de ses méthodes et de ses interprétations historiques sont exposées dans l’enquête de Rémi Carayol publiée par Afrique XXI. Il convient de les présenter comme des critiques documentées, et non comme une preuve automatique que chacune de ses affirmations est fausse. Afrique XXI +1

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