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Le rapport de la commission d’enquête ne raconte pas seulement l’histoire de deux incendies. Il dévoile celle d’un système où, à plusieurs niveaux, les contrôles ont cessé de jouer leur rôle.
Pendant plusieurs jours, Nouakchott a vécu au rythme des coupures d’électricité. Des quartiers entiers plongés dans le noir, des commerces à l’arrêt, des familles privées de réfrigération, des entreprises paralysées et, derrière chaque générateur qui toussait dans la chaleur, une même inquiétude : comment un réseau aussi vital pouvait-il être mis à genoux par deux incendies ?
Les 18 et 21 août, les postes de transformation de Nouakchott-Nord et de Nouakchott-Ouest ont été touchés par des incendies qui ont lourdement perturbé l’alimentation électrique de la capitale. Dès les premières heures, les autorités avaient promis de faire toute la lumière sur les circonstances des deux sinistres et d'établir les responsabilités. La commission indépendante, présidée par l’ancien ministre Ousmane Mamoudou Kane, a finalement rendu son rapport le 6 octobre, après avoir obtenu une semaine supplémentaire pour achever ses travaux. Son président affirme que la commission n’a subi ni pression, ni intervention, ni tentative d’orientation de son enquête.
Et les premières conclusions publiées donnent une tout autre dimension à l’affaire. Ce qui apparaît n’est pas simplement un incendie. C’est une succession de défaillances. Le feu n’a pas commencé avec les flammes. Le plus troublant dans les conclusions rendues publiques est peut-être là : la commission ne désigne pas un unique responsable. Elle reconstitue une chaîne.
Au ministère de l’Énergie et du Pétrole, la commission relève des insuffisances dans le suivi et le contrôle de la convention, ainsi que dans la supervision des structures chargées de son exécution. Le ministre Mohamed Ould Khaled est ainsi mis en cause au titre de sa responsabilité fonctionnelle.
Le secrétaire général du ministère, Ali Sidi Soumaré, est également cité pour n’avoir pas officiellement mis en œuvre un dispositif permettant de vérifier la réalisation des objectifs fixés dans les conventions.
Quant au directeur général de l’Électricité et des Énergies renouvelables, Mohamed El Mokhtar Ahmed Moulood, le rapport évoque des validations insuffisamment documentées et l’absence de traitement documenté de certaines insuffisances relevant de son champ de compétence.
À ce niveau déjà, une question de gouvernance apparaît : à quoi servent les procédures de contrôle si personne ne vérifie réellement que les objectifs techniques d’un projet sont atteints ?Mais c’est en descendant dans la chaîne opérationnelle que le dossier devient encore plus préoccupant.
Un projet lancé sans études techniques préalables suffisantes
L’ancien directeur général de la SOMELEC, Sidi Ould Salem, est directement mis en cause par le rapport.
Selon les éléments publiés, il aurait lancé le projet des trois nouvelles liaisons sans études techniques préalables suffisantes. La commission relève également une organisation du contrôle jugée insuffisante avant la mobilisation du bureau d’ingénierie, ainsi que des décisions d’attribution insuffisamment justifiées.
Plus grave encore, le rapport lui reproche d’avoir accordé son « non-objection » à un changement de fabricant sans imposer des conditions suffisantes permettant de garantir la conformité du câble proposé aux engagements contractuels. Il lui est également reproché d’avoir autorisé une mission d’essais en usine avant que la condition relative aux essais de type ne soit satisfaite.
Ce passage mérite que l’on s’y arrête.
Dans une infrastructure électrique, un câble n’est pas un simple produit que l’on peut remplacer parce qu’un autre est disponible. Le fabricant, les caractéristiques techniques, les essais, la conformité et les conditions de mise en service font partie de la sécurité même de l’installation.
Changer l’un de ces paramètres exige donc davantage qu’un coup de tampon administratif.
Il exige de savoir exactement ce que l’on remplace, par quoi, selon quelles normes et avec quelles garanties.
Or c’est précisément cette chaîne de garanties que le rapport semble considérer comme défaillante.
Le marché 0868 : le point où le contrôle des marchés décroche
Puis vient le marché n°0868.
La commission met en cause la sous-commission d’analyse pour avoir proposé l’attribution du marché à CTM Bâtiment, alors que l’entreprise retenue était, selon le rapport, non qualifiée.
Et le problème ne s’arrête pas là.
Le président et les membres de la Commission des marchés d’investissement sont également mis en cause pour avoir validé le rapport d’évaluation et la proposition d’attribution malgré cette absence de qualification de l’entreprise retenue.
C’est probablement l’un des passages les plus lourds du dossier.
Car un marché public n’est pas seulement une affaire de signatures. C’est précisément le mécanisme par lequel l’État tente de se protéger contre l’improvisation, l’incompétence et les choix arbitraires.
Si une entreprise insuffisamment qualifiée est retenue pour intervenir sur une infrastructure électrique stratégique, le problème ne réside plus seulement chez l’entreprise.
Il commence chez ceux qui ont estimé qu’elle pouvait être retenue. CTM Bâtiment : des anomalies qui s’accumulent
La commission attribue à CTM Bâtiment une responsabilité contractuelle.
Le rapport lui reproche notamment d’avoir utilisé dans son offre un document qui n’avait pas été authentifié par la partie émettrice, la SNIM. Il lui reproche également d’avoir changé de fabricant et de spécifications sans démontrer que les essais de type requis avaient été effectués sur le câble installé.
La commission relève encore la livraison d’un câble non conforme au contrat, le dépassement du délai contractuel et l’absence de renouvellement des assurances du chantier après leur expiration.
Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait sembler être une anomalie administrative ou contractuelle.
Pris ensemble, ils racontent autre chose.
Ils racontent un chantier où plusieurs garde-fous se sont successivement affaiblis.
Et c’est précisément cette accumulation qui donne au dossier sa gravité.
Et pendant ce temps, les pénalités de retard ne sont pas appliquées
Le directeur général actuel de la SOMELEC, Khrembali Ould Mohamed Lahbib, est lui aussi cité par la commission.
Le rapport relève des insuffisances dans le suivi du projet, notamment concernant la livraison et le chargement des câbles, ainsi que la non-application des pénalités de retard.
Cette question paraît secondaire face à un incendie.
Elle ne l’est pas.
Une pénalité de retard n’est pas une formalité destinée à remplir une colonne dans un dossier administratif. Elle constitue l’un des instruments permettant à l’administration de faire respecter un contrat. Lorsque les délais ne sont pas respectés et que les sanctions prévues ne sont pas appliquées, le contrat perd une partie de sa force.
Et lorsque cela concerne une infrastructure aussi sensible que le réseau électrique national, l’indulgence administrative peut finir par coûter beaucoup plus cher que la pénalité jamais recouvrée.
Le câble qui n’aurait pas dû être accepté
Le rapport accorde également une place importante à Mohamed Ould Dhehbi, directeur central de la Distribution et coordinateur du projet. La commission lui reproche notamment d’avoir validé la fiche technique d’un nouveau câble sans vérifier préalablement son équivalence avec celui prévu au contrat.
Elle lui reproche également d’avoir proposé la participation aux essais en usine sans preuve que les essais de type requis avaient été effectués, puis d’avoir accepté la livraison d’un câble dont la conformité aux exigences du marché n’était pas établie.
Plus encore : le rapport relève une autorisation de chargement sans vérification préalable des précautions techniques nécessaires et l’absence de mesures préventives permettant de séparer les deux dernières liaisons après le premier incendie. C’est ici que l’affaire prend une tournure presque glaçante.
Après un premier incendie, il y avait déjà un signal d’alerte.
La logique élémentaire de précaution aurait dû commander de considérer les équipements et les liaisons concernés avec une vigilance maximale.
La commission estime pourtant que les mesures préventives nécessaires n’ont pas été prises pour isoler les deux dernières liaisons.
Puis le second incendie est survenu.
Le bureau d’ingénierie n’est pas épargné
Le rapport ne s’arrête pas à l’administration et à l’entreprise.
Le bureau d’ingénierie IRAF est également mis en cause pour une évaluation initiale jugée insuffisamment documentée, une présence insuffisante du chef de mission, des lacunes dans les rapports et, surtout, pour avoir approuvé la mise sous tension malgré les réserves qui avaient été signalées.
La question du contrôle indépendant devient alors centrale. À quoi sert un ingénieur-conseil si ses réserves n’empêchent pas la mise sous tension d’une installation dont la conformité n’est pas suffisamment établie ?
Là encore, ce n’est pas le fonctionnement d’un seul acteur qui interroge. C’est celui de tout le système.
Une responsabilité diluée jusqu’à devenir presque invisible
Voilà peut-être la principale leçon du rapport.
Dans cette affaire, chacun semble avoir occupé une case différente : le ministère, la direction, les commissions de marchés, le coordinateur du projet, l’entreprise, le bureau d’ingénierie.
Mais lorsque l’on reconstitue la chaîne, les cases finissent par se rejoindre.
Quelqu’un prépare.
Quelqu’un valide.
Quelqu’un contrôle.
Quelqu’un livre.
Quelqu’un réceptionne.
Quelqu’un met sous tension.
Et lorsque tout cela échoue, la responsabilité risque de se dissoudre entre plusieurs signatures.
C’est précisément ce que le rapport vient aujourd’hui perturber.
Il remet des noms sur des fonctions et des fonctions sur des défaillances.
Le gouvernement affirme que les recommandations prévoient des mesures administratives strictes contre les personnes ayant manqué à leurs obligations ainsi que l’engagement, lorsque nécessaire, de procédures judiciaires. Le président de la République a demandé leur mise en œuvre intégrale et rigoureuse et a ordonné que le rapport soit rendu accessible au public.
Maintenant, il faut aller jusqu’au bout
C’est ici que commence la véritable épreuve pour l’État. Une commission d’enquête peut établir des responsabilités. Un rapport peut être accablant. Une réunion gouvernementale peut annoncer des sanctions.Mais la crédibilité de l’État ne se mesurera pas à la sévérité des communiqués. Elle se mesurera à ce qui suivra.
Si des responsables ont manqué à leurs obligations, il faut que les responsabilités soient assumées. Si des marchés ont été attribués en violation des règles, il faut que les procédures appropriées soient engagées. Si des équipements non conformes ont été acceptés, il faut déterminer comment et pourquoi.
Si des réserves techniques ont été ignorées, il faut savoir par qui et à quel moment. Et si des personnes ont bénéficié d’une complaisance administrative, il faut également savoir pourquoi. Car derrière ces dossiers, il n’y a pas seulement des câbles, des transformateurs et des marchés publics.
Il y a des millions de Mauritaniens qui paient leurs factures d’électricité et qui sont en droit d’attendre que l’argent public soit transformé en infrastructures sûres et fiables. Le citoyen qui a passé une nuit entière sans courant ne connaît ni les procédures de passation des marchés, ni les fiches techniques des câbles, ni les subtilités des commissions d’évaluation.
Il sait seulement une chose : il a payé pour un service qui n’était pas là. Et c’est peut-être cela que toute enquête publique devrait garder au centre de ses préoccupations. Pas seulement la responsabilité de ceux dont les noms apparaissent dans un rapport. Mais la responsabilité d’un système qui, avant que les flammes ne surgissent, avait plusieurs occasions de les empêcher.
La Nouvelle Expression
Ne pas écrire pour plaire, mais pour déranger là où le silence arrange.