[30/09/2026]    

À Ahmed Ould Sidi Baba : l’unité nationale ne peut plus servir de prétexte à nier la diversité



Monsieur Ahmed Ould Sidi Baba,
Vous avez une longue expérience de l’État et de la vie publique. C’est précisément pour cela que votre lecture de la question posée par le président de la République — « Où allons-nous ? » — mérite d’être discutée avec sérieux, mais aussi avec la fermeté qu’impose notre histoire. Car il y a une chose que la Mauritanie ne peut plus se permettre : continuer à confondre unité nationale et uniformité.

Le président de la République pose une question sur notre devenir collectif. Vous y répondez en mettant au centre la civilisation commune, l’islam et la nécessité de dépasser les revendications liées aux composantes ethniques et linguistiques.

Mais une question demeure : comment peut-on prétendre construire l’harmonie nationale en donnant l’impression que la diversité qui compose la Mauritanie serait elle-même le problème ?

La Mauritanie n'est pas une abstraction. Elle est faite de Mauritaniens. Des Arabes, des Pulaar, des Soninké, des Wolof, des hommes et des femmes issus de trajectoires historiques différentes, de cultures différentes et de langues différentes. Et ces différences ne sont pas une invention d’aujourd’hui. Elles ne sont pas un complot politique. Elles ne sont pas une menace importée de l’extérieur.

Elles sont la Mauritanie.

Mieux encore : notre propre Constitution les reconnaît.

Elle affirme que le peuple mauritanien « reconnaît et proclame sa diversité culturelle, socle de l’unité nationale et de la cohésion sociale », ainsi que le droit à la différence. Elle précise que l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof constituent chacun un patrimoine national commun que l’État doit préserver et promouvoir.

Alors posons franchement la question : qui menace l’unité nationale ? Celui qui demande que sa langue et sa culture soient respectées, ou celui qui voudrait que l’unité passe par l’effacement progressif des différences ?

L’islam n’est pas une machine à uniformiser les hommes. Il est encore plus difficile de soutenir une lecture restrictive de la diversité lorsqu’on invoque l’islam pour la justifier.

Le Coran dit :

«« Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez. »
(Coran, 49:13)»

Et le Coran dit également :

«« Parmi Ses signes [...] la diversité de vos langues et de vos couleurs. »
(Coran, 30:22)»

Ces versets ne disent pas : effacez vos différences pour devenir semblables. Ils disent que les peuples et les tribus existent pour se connaître, et que la diversité des langues et des couleurs fait partie des signes de la création.

Il faut donc être extrêmement prudent lorsqu’on prétend tirer de l’islam une justification politique de l’uniformisation culturelle. L’islam rassemble les hommes sans leur demander de cesser d’être différents.

C’est précisément là que se trouve le problème de votre raisonnement. Vous opposez civilisation et culture, comme si l’affirmation des cultures nationales risquait nécessairement de fragmenter la civilisation commune.

Mais pourquoi faudrait-il choisir ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas être musulmans ensemble, Mauritaniens ensemble, citoyens égaux ensemble, tout en étant différents par nos langues, nos cultures et nos histoires ? Pourquoi faudrait-il demander au Soninké d’être moins Soninké pour être davantage Mauritanien ? Au Pulaar d’être moins Pulaar ? Au Wolof d’être moins Wolof ?

Et pourquoi l’Arabe devrait-il, lui aussi, être placé dans une logique de domination plutôt que dans celle du patrimoine commun ?

L'unité n'est pas l'effacement de l'autre

Il faut sortir d'une vieille conception selon laquelle reconnaître la diversité conduirait automatiquement à la division.
C'est précisément l'inverse qui peut se produire. Lorsque l'État reconnaît chacun dans sa dignité, il réduit le sentiment d'exclusion. Lorsque l'État refuse la discrimination, il renforce l'appartenance commune. Lorsque l'enfant apprend que sa langue maternelle n'est pas une honte et que celle de son voisin n'est pas une menace, il devient plus facilement citoyen d'une même République. La paix ne naît pas de la négation des différences. Elle naît de leur gestion juste.

Notre pays a déjà payé suffisamment cher les conséquences des discriminations, des exclusions et des fractures communautaires. Nous avons connu des périodes douloureuses dont les cicatrices sont encore visibles. Nous n'avons donc plus le droit de transmettre ces blessures aux générations suivantes.

Il faut arrêter. Arrêter de faire de la couleur une question politique. Arrêter de faire de la langue un instrument de hiérarchisation. Arrêter de soupçonner toute revendication culturelle d'être une revendication séparatiste. Arrêter surtout de demander aux victimes des fractures anciennes de patienter encore, au nom d'une unité dont elles ne ressentiraient pas toujours les bénéfices de la même manière.

Monsieur Sidi Baba, votre génération a maintenant une autre responsabilité
Votre génération a connu la construction de l'État mauritanien.Elle en connaît les réussites, mais aussi les erreurs, les fractures et les blessures. À votre âge et avec votre expérience, la Mauritanie et sa jeunesse peuvent légitimement attendre de vous un message de dépassement plutôt qu'un retour aux schémas qui ont contribué à nous enfermer dans nos appartenances.

La jeunesse mauritanienne ne demande pas qu'on lui explique pourquoi elle doit choisir entre ses identités.

Elle demande une chose beaucoup plus simple : pouvoir être elle-même et être pleinement citoyenne. Elle veut pouvoir parler sa langue sans être suspectée. Pratiquer sa culture sans être accusée de communautarisme. Revendiquer l'égalité sans être accusée de diviser le pays.

Et surtout, elle veut pouvoir regarder son voisin comme un frère et non comme le représentant d'une communauté rivale.

Voilà le véritable défi posé par « Où allons-nous ? »
Pas : comment faire disparaître nos différences ? Mais : comment faire de nos différences une richesse et de notre diversité le ciment d'une citoyenneté commune ? La Mauritanie doit enfin sortir de ce piège

Nous ne sortirons jamais de nos divisions en continuant à avoir peur de parler de ce qui nous divise. Nous ne guérirons jamais nos blessures en prétendant qu'elles n'existent pas. Nous ne construirons jamais une nation véritablement apaisée en demandant aux uns d'oublier pendant que les autres refusent de regarder le passé.

La réconciliation commence par la vérité, continue par la justice et s'achève dans l'égalité. C'est cela que devrait porter le dialogue national.

Pas une nouvelle bataille des identités.
Pas une compétition entre communautés.
Pas une tentative de définir qui serait plus authentiquement mauritanien que l'autre.

Mais un pacte simple : un État, une citoyenneté, des droits égaux et une diversité respectée. L'arabe est la langue officielle de la République. Cela ne retire rien à la dignité du pulaar, du soninké et du wolof, que la Constitution reconnaît comme langues nationales et patrimoines communs.

Une langue peut avoir un statut officiel différent sans qu'une autre langue devienne inférieure. Voilà la distinction fondamentale que nous devons enfin comprendre.

« Où allons-nous ? »

La réponse ne devrait pas être : vers une Mauritanie où chacun doit abandonner une partie de lui-même pour rassurer l'autre.
Elle devrait être : vers une Mauritanie où personne n'aura besoin de renoncer à son identité pour obtenir sa pleine citoyenneté.

Une Mauritanie où l'Arabe, le Pulaar, le Soninké et le Wolof ne seront pas des frontières entre citoyens, mais quatre expressions d'un même patrimoine national. Une Mauritanie où la couleur ne décide pas de la place de l'homme. Une Mauritanie où l'origine sociale ne condamne personne. Une Mauritanie où l'égalité ne sera plus un slogan.

Et surtout, une Mauritanie où l'islam sera compris dans ce qu'il porte de plus universel : la dignité humaine, la justice et le refus de la supériorité fondée sur l'appartenance.

Monsieur Sidi Baba,

La Mauritanie a assez souffert. Elle n'a plus besoin qu'on lui explique pourquoi elle doit avoir peur de sa diversité. Elle a besoin qu'on lui apprenne enfin à en faire une force.

Votre génération a construit une partie de cette République.Laissez donc sa jeunesse construire la Mauritanie de demain : une Mauritanie réconciliée avec son histoire, réconciliée avec sa diversité et surtout réconciliée avec elle-même. Car l'objectif n'est pas que les Mauritaniens se ressemblent. L'objectif est qu'ils puissent enfin vivre en paix, différents mais égaux.

Camara Seydi Moussa

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