[21/08/2026]    

L’éditorial de La Nouvelle Expression : En Mauritanie, surtout ne dérangez pas l’injustice



Il paraît qu’en Mauritanie, il existe désormais une nouvelle règle non écrite : surtout, ne dérangez pas l’injustice.

Ne secourez pas l’esclave. Ne dénoncez pas celui qui l’exploite. Ne demandez pas que la justice fasse son travail. Et, surtout, ne vous avisez pas de porter plainte contre les puissants. Vous pourriez finir derrière les barreaux pendant que ceux que vous dénonciez continuent tranquillement leur chemin.

Il faut donc inverser la logique pour comprendre l’absurdité.

L’esclavage ? Circulez, il n’y a rien à voir.
La corruption ? Faites moins de bruit.
Le détournement des deniers publics ? Regardez ailleurs.
La mauvaise gouvernance ? Applaudissez.
Les atteintes à l’unité nationale ? Cela dépend de qui les commet.
Mais si vous avez le malheur de dénoncer tout cela, alors là, vous devenez subitement un problème national !

C’est peut-être cela la grande innovation de notre République : on ne combat plus nécessairement le mal ; on combat celui qui a l’audace de le montrer.

Des militants des droits humains qui dénoncent des faits présumés d’esclavage et cherchent à faire poursuivre un présumé auteur sont interpellés et condamnés. Le présumé auteur, lui, semble pouvoir continuer à bénéficier de toutes les garanties que le système sait si généreusement offrir.

Quel étrange pays où le doigt qui montre la plaie devient plus dangereux que la plaie elle-même !

Demain, pourquoi s’étonnerait-on si un citoyen découvre une victime et décide de passer son chemin ? Il aura compris la leçon : secourir peut coûter cher, dénoncer peut coûter encore plus cher, tandis que se taire rapporte parfois la tranquillité.

Et puisqu’il faut pousser cette logique jusqu’au bout, imaginons notre futur manuel du parfait citoyen mauritanien.

Vous découvrez une pratique esclavagiste? Fermez les yeux.

Vous constatez un détournement de fonds publics ? Félicitez le gestionnaire pour son sens exceptionnel de l’initiative.

Vous voyez les ressources de l’État disparaître ? Ne cherchez surtout pas où elles sont passées.

Vous assistez à une injustice ? Passez votre chemin.

Vous êtes témoin d’une atteinte à l’unité nationale ? Tout dépend de l’auteur : mesurez d’abord son rang, son réseau et son pouvoir.

Mais si vous êtes pauvre, sans réseau et suffisamment naïf pour croire encore à la justice, alors vous pouvez toujours déposer plainte. La République vous écoutera peut-être… après vous avoir fait patienter suffisamment longtemps pour que vous regrettiez d’avoir parlé.

Pendant ce temps, les voleurs présumés des deniers publics peuvent devenir des notables respectables. Les fossoyeurs de l’unité nationale peuvent être courtisés, décorés ou récompensés. Les artisans de la mauvaise gouvernance peuvent être transformés en références. Et ceux qui érodent la confiance publique peuvent continuer à donner des leçons de patriotisme.

Quel merveilleux pays ! On peut être responsable de la faillite collective et conserver toute sa respectabilité, mais il suffit de dénoncer la faillite pour devenir suspect.

Voilà le véritable renversement des valeurs.

Dans une démocratie normale, celui qui dénonce une injustice devrait être protégé, la victime devrait être accompagnée et l’auteur présumé devrait répondre de ses actes devant une justice indépendante.

Chez nous, lorsque la logique s’inverse, la victime apprend à se taire, le témoin apprend à détourner le regard et le militant apprend à regarder derrière lui avant de parler.

Et c’est ainsi que l’impunité devient une culture.

Car l’impunité ne naît pas seulement de l’absence de procès. Elle naît aussi de la peur. La peur de dénoncer. La peur de témoigner. La peur de déranger. La peur de devenir soi-même l’accusé.

À force de punir ceux qui parlent et de ménager ceux qui sont dénoncés, on finit par fabriquer une société où le silence devient une stratégie de survie.

Mais une République ne peut pas demander éternellement à ses citoyens de choisir entre la misère et la prison, entre le silence et la persécution, entre la résignation et l’exil.

Le plus inquiétant n’est donc pas seulement l’injustice.

Le plus inquiétant, c’est lorsqu’un système finit par apprendre au citoyen qu’il vaut mieux ne pas la dénoncer.

Alors oui, continuons à inverser la logique.

Pourquoi combattre l’esclavage quand il est plus confortable de poursuivre celui qui le dénonce ?

Pourquoi lutter contre la corruption quand les corrupteurs présumés savent mieux se faire respecter que ceux qui réclament des comptes ?

Pourquoi défendre l’unité nationale quand ceux qui la fragilisent peuvent parfois être récompensés ?

Pourquoi parler de bonne gouvernance quand la mauvaise gouvernance semble offrir une carrière plus rapide ?

Et pourquoi demander justice quand le citoyen comprend qu’il peut être plus prudent de se taire ?

Voilà la Mauritanie que nous ne voulons pas : une République où les fossoyeurs sont applaudis, les dénonciateurs menacés, les victimes abandonnées et le citoyen sommé de choisir entre courber l’échine et payer le prix de sa dignité.

Mais l’histoire enseigne une chose : on peut emprisonner des hommes, pas éternellement une vérité.

Et ceux qui pensent pouvoir sauver un système en enfermant ceux qui le dénoncent devraient se souvenir d’une évidence : une injustice étouffée n’est pas une injustice disparue. Elle est seulement devenue plus dangereuse.

Camara Seydi Moussa

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