[16/08/2026]    

SOKAM : l’alerte d’un agronome sur un investissement de 13 milliards mérite un examen technique

Il y a des dossiers qu’il serait imprudent de réduire à une controverse politique. Le projet SOKAM en est un.



Une note de synthèse et d’alerte consacrée à ce projet par l’honorable député Balla Touré, agronome et environnementaliste, soulève plusieurs interrogations d’ordre hydraulique, énergétique, agronomique et financier qui méritent, au minimum, d’être examinées avec rigueur par les autorités compétentes.

Il ne s’agit pas ici de transformer une note d’alerte en verdict. Encore moins de conclure, sans expertise contradictoire, que le projet serait voué à l’échec.

Mais lorsqu’un projet public représente, selon cette note, 13 milliards d’ouguiyas, vise l’aménagement de 8 043 hectares dans le Trarza et repose notamment sur la construction de quatre stations de pompage, les interrogations techniques ne peuvent être considérées comme secondaires.

La question fondamentale est finalement simple :

les différentes composantes du projet ont-elles été conçues comme un système agricole intégré et techniquement fonctionnel, ou certaines infrastructures ont-elles été pensées séparément les unes des autres ?

C’est là que commence le véritable débat.

Une alerte qui vient d’un spécialiste du monde rural

La qualité d’une alerte dépend évidemment de la solidité des éléments sur lesquels elle repose. Mais le profil de son auteur mérite également d'être pris en considération.

L’honorable Balla Touré n’est pas présenté ici comme un simple observateur politique. Il est agronome et environnementaliste.

Son interrogation porte donc sur un domaine où les dimensions hydrauliques, agricoles, énergétiques et environnementales sont nécessairement interdépendantes.

Il ne suffit pas, en effet, de mettre en place des infrastructures hydrauliques pour créer automatiquement un périmètre agricole productif.

L’agriculture irriguée est un système.

Elle suppose une ressource en eau suffisante et durable, des ouvrages de mobilisation adaptés, un réseau de distribution correctement dimensionné, une énergie disponible, des sols compatibles avec les cultures envisagées, un drainage approprié, une organisation des producteurs et, enfin, des débouchés économiques.

Si l'un de ces maillons essentiels fait défaut, la performance globale du système peut être compromise.

C'est précisément sous cet angle qu'il convient de lire la note de Balla Touré.

Le premier sujet : la disponibilité réelle de l’eau

La note fait état de « données erronées » et d'un risque de déficit hydrique face à des infrastructures qui seraient surdimensionnées ou mal positionnées.

Cette affirmation appelle une question technique fondamentale : quelle est la ressource hydrique réellement disponible et quelle est sa capacité à satisfaire durablement les besoins des 8 043 hectares annoncés ?

Un périmètre irrigué de cette dimension ne peut être dimensionné uniquement à partir d'une estimation théorique de la ressource.

Il faut notamment connaître les débits disponibles selon les saisons, les variations interannuelles, les besoins des cultures, les pertes dans le système de transport, l'efficience des équipements d'irrigation et les besoins éventuels des autres utilisateurs de la ressource.

Autrement dit, annoncer une superficie irrigable ne suffit pas.

Il faut démontrer que le volume d'eau disponible permet effectivement de sécuriser la production agricole correspondant à cette superficie.

C'est une question de bilan hydrique.

Et un bilan hydrique ne se règle ni par une déclaration politique ni par une cérémonie d'inauguration.

Une station de pompage n’est pas un système d’irrigation

La deuxième interrogation soulevée par la note est particulièrement importante.

Selon le document, les conduites de distribution nécessaires à l'acheminement de l'eau jusqu'aux blocs agricoles ne seraient pas prévues dans les travaux actuellement engagés. La note souligne également que leur acquisition et leur installation pourraient représenter un coût considérable.

Techniquement, le problème est facile à comprendre.

Une station de pompage n'est qu'un élément d'une chaîne.

Il faut :

capter ? pomper ? transporter ? distribuer ? irriguer ? drainer ? produire.

Si l'on construit le dispositif de pompage sans avoir sécurisé les infrastructures situées en aval, on ne dispose pas encore d'un système d'irrigation opérationnel.

C'est ici que la notion de cohérence fonctionnelle devient essentielle.

Une infrastructure peut être parfaitement construite sur le plan de son génie civil et demeurer inutilisable si les équipements complémentaires nécessaires à son fonctionnement ne sont pas disponibles.

Le débat n'est donc pas de savoir si les stations seront « belles », « modernes » ou « imposantes ».

La vraie question est de savoir si elles pourront pomper l'eau, la transporter et la livrer effectivement aux exploitants agricoles.

L’énergie : l’autre maillon critique

La note soulève également une question concernant l'alimentation électrique des stations. Elle affirme qu'aucune ligne disposant de la puissance nécessaire ne serait actuellement disponible pour leur fonctionnement.

Là encore, il faut distinguer l'affirmation de l'établissement du fait.

Cette question doit être vérifiée par une étude énergétique précise.

Il faudrait notamment déterminer :

- la puissance électrique nécessaire aux quatre stations ;
- les caractéristiques des pompes prévues ;
- la distance jusqu'au réseau existant ;
- la capacité réelle du réseau à supporter la charge ;
- le coût du raccordement ;
- les besoins éventuels en postes de transformation ;
- les coûts d'exploitation énergétique ;
- et la possibilité d'intégrer des solutions solaires ou hybrides si elles sont techniquement et économiquement pertinentes.

Car dans un projet d'irrigation, l'énergie n'est pas un accessoire.

Elle constitue un coût récurrent.

Une station peut être construite avec des fonds publics, mais son fonctionnement devra être financé chaque année.

Il faut donc raisonner non seulement en termes de coût d'investissement, mais également en termes de coût global du cycle de vie.

C'est précisément ce type d'analyse qui permet de déterminer si une infrastructure est économiquement soutenable.

Le vrai indicateur : le coût de l’hectare réellement productif

Une autre manière de regarder SOKAM consiste à sortir du seul montant global de 13 milliards d'ouguiyas.

La question n'est pas seulement :

combien coûte le projet ?

Elle est aussi :

combien coûtera chaque hectare effectivement aménagé, puis effectivement exploité et productif ?

Cette distinction est fondamentale.

Un hectare théoriquement aménagé n'est pas nécessairement un hectare réellement exploité.

Et un hectare exploité n'est pas nécessairement un hectare économiquement rentable.

Pour apprécier la viabilité du projet, il faudrait donc connaître :

le coût d'aménagement par hectare ;

le coût de mobilisation et de distribution de l'eau ;

le coût énergétique par hectare ;

les coûts de maintenance ;

les cultures ciblées ;

les rendements attendus ;

la valeur de la production ;

les revenus prévisionnels des exploitants ;

et la durée nécessaire pour amortir les investissements.

C'est seulement à partir de ces données que l'on pourra véritablement parler de rentabilité économique.

Le retard est préoccupant, mais il faut en chercher les causes

La note indique que le taux global de réalisation serait inférieur à 40 %, alors que le délai contractuel serait quasiment épuisé. Elle parle d'un retard « abyssal et structurel ».

Le chiffre mérite évidemment d'être vérifié auprès du maître d'ouvrage, des entreprises et des services de contrôle.

Mais, s'il est confirmé, il appelle une analyse précise.

Un retard peut provenir de multiples facteurs : difficultés techniques, modification des études, problèmes fonciers, conditions climatiques, approvisionnement, insuffisance de financement, défaillance d'une entreprise ou défaut de coordination entre les différents intervenants.

Le retard n'est donc pas en lui-même la preuve d'une mauvaise conception.

En revanche, un retard important combiné à des interrogations sur le dimensionnement, la distribution de l'eau et l'énergie constitue un signal qui justifie un examen approfondi.

C'est précisément pourquoi l'approche la plus rationnelle serait de documenter le problème plutôt que de le politiser.

Le risque financier : construire aujourd’hui ce qu’il faudra reprendre demain

La note estime que les quatre stations de pompage pourraient représenter plus de 5 milliards d'ouguiyas et alerte sur le risque de voir ces infrastructures rester inutilisées si les conduites et l'alimentation électrique ne sont pas assurées.

Si ce scénario était confirmé, le problème ne serait pas seulement financier.

Il serait aussi patrimonial.

Une infrastructure hydraulique inutilisée n'est pas neutre. Elle se dégrade. Les équipements électromécaniques nécessitent maintenance et protection. Les ouvrages doivent être entretenus. L'absence d'exploitation peut accélérer la détérioration de certains composants.

L'État pourrait alors être confronté à une situation paradoxale : avoir dépensé des milliards pour construire des équipements, puis devoir mobiliser de nouvelles ressources pour les réhabiliter avant même qu'ils aient produit les bénéfices attendus.

C'est précisément ce que la planification doit éviter.

Que faire maintenant ?

La note de l'honorable Balla Touré propose trois mesures : suspendre la construction des stations tant que les questions relatives à l'énergie et aux conduites ne sont pas résolues, réaliser un audit indépendant et procéder à une refonte technique globale du projet.

Sans préjuger des conclusions d'un tel audit, la logique de ces propositions paraît cohérente avec une démarche de gestion prudente des investissements publics.

Mais l'audit devrait être réellement indépendant et multidisciplinaire.

Il devrait associer au minimum des compétences en :

hydrologie, hydraulique agricole, agronomie, génie civil, électromécanique, énergie, environnement, économie agricole et finances publiques.

Il devrait surtout répondre à une question centrale :

«SOKAM, dans sa configuration actuelle, peut-il produire durablement les résultats agricoles annoncés et à quel coût réel pour l'État et les exploitants ?»

Si la réponse est oui, il faudra le démontrer par les chiffres.

Si la réponse est non, il faudra avoir le courage de redimensionner le projet.

Il ne s'agit pas d'enterrer SOKAM

Il serait particulièrement regrettable que cette alerte soit interprétée comme une opposition au développement agricole du Trarza.

Ce serait passer à côté de l'essentiel.

La question n'est pas de savoir s'il faut investir dans l'agriculture.

Il faut investir davantage et mieux dans l'agriculture.

La question est de savoir comment transformer chaque investissement en capacité productive durable.

Le Trarza possède un potentiel agricole considérable. Mais ce potentiel ne peut être valorisé par la seule multiplication des infrastructures.

Il faut une approche intégrée de l'eau, de l'énergie, des sols, des cultures, du marché, de la maintenance et de l'organisation des producteurs.

C'est cette approche qui permettra de passer de la logique du chantier à celle du développement.

Une affaire qui mérite mieux qu'une polémique

L'intérêt de la note de Balla Touré est précisément de poser des questions qui peuvent recevoir des réponses techniques.

Et c'est ainsi que le débat devrait être conduit.

Pas de procès d'intention.

Pas de condamnation anticipée.

Pas de défense corporatiste.

Des données, des études, des chiffres et une expertise contradictoire.

Si les critiques sont infondées, l'audit permettra de les écarter.

Si elles sont partiellement fondées, il permettra de corriger le projet.

Si elles sont largement fondées, il permettra d'éviter que plusieurs milliards supplémentaires ne soient engagés dans une architecture techniquement incohérente.

Dans les trois cas, l'État sera gagnant.

La responsabilité commence avant l'inauguration

Le véritable enseignement de SOKAM dépasse finalement ce projet.

Dans les politiques publiques modernes, la réussite d'un investissement ne se mesure pas au montant dépensé, au nombre de marchés attribués ou au nombre de cérémonies organisées.

Elle se mesure à sa fonctionnalité, sa durabilité et son impact réel sur les populations.

Construire une station de pompage est une opération de génie civil.

Construire un système agricole durable est une opération de développement.

La différence entre les deux tient à la qualité des études, à la cohérence des composantes et à la capacité de penser au-delà du chantier.

L'alerte de l'honorable député Balla Touré, agronome et environnementaliste, mérite donc d'être considérée non comme une attaque politique, mais comme une invitation à vérifier.

Treize milliards d'ouguiyas exigent plus qu'une confiance administrative : ils exigent des preuves techniques.

Et dans une République soucieuse de la bonne utilisation de ses ressources, demander ces preuves n'est ni contester le développement ni chercher la polémique.

C'est simplement demander que l'argent public produise, au bout du compte, ce pour quoi il a été engagé :

de l'eau aux champs, des champs à la production, de la production aux revenus, et des revenus au développement.

Camara Seydi Moussa

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