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2,375 milliards de MRU. Un chiffre. Mais derrière ce chiffre, des vies.
Sur plus de 32 milliards audités, le rapport de l’Inspection générale d’État relève des surfacturations, des marchés mal exécutés, des dépenses sans contrepartie, de fausses mises en concurrence, des pénalités non recouvrées et des faiblesses dans le contrôle interne. Derrière ces mots administratifs, il y a surtout des sangsues financières accrochées aux mamelles de la République.
Précisons-le pour ne faire le procès de personne : notre cible n’est pas celui qui s’est enrichi honnêtement, par son travail, son entreprise ou son talent.
Nous parlons de ceux qui bâtissent des fortunes par les faux et usage de faux, les détournements, les magouilles, les surfacturations et l’argent public indûment accaparé.
Ceux qui se servent dans la République pendant que le citoyen serre la ceinture.
Il suffit de regarder une journée de la Mauritanie. Le matin, certains enfants prennent le chemin de l’école.
Mais pour beaucoup d’autres, la journée commence autrement.
On les voit pousser des charrettes à travers les rues. D’autres sont assis sur des charrettes tirées par des ânes, sillonnant la ville à la recherche de tout ce qui peut être récupéré : ferraille, plastique, bouteilles, objets abandonnés. Ils ne cherchent pas un avenir. Ils cherchent à survivre à la journée.
Pour eux, on ne parle plus d’école, mais d’une enfance qui s’efface derrière une charrette. On ne parle pas d’eau courante ni d’électricité. Le vélo, la moto ou la voiture deviennent des choses presque étrangères à leur quotidien.
Et parfois, les trois repas de la journée deviennent un luxe.
Puis vient l’hôpital.
Un père arrive avec son enfant malade. Le médecin prescrit une ordonnance.Il va à la pharmacie, demande le prix du médicament, fouille ses poches, puis ressort: dans sa poche, il n’a pas assez.
Il repart avec l’ordonnance dans la main et l’angoisse dans le cœur. Non pas parce qu’il refuse de soigner son enfant. Parce qu’il n’en a tout simplement pas les moyens.
Et parfois, même lorsqu’il trouve l’argent, le médicament n’est pas disponible.
Pendant ce temps, ceux qui ont les moyens — et surtout ceux qui les ont acquis avec l’argent public — prennent l’avion.
Ils vont se soigner ailleurs.
Et là encore, soyons justes : se soigner à l’étranger ou inscrire ses enfants dans une école privée n’est pas un crime lorsqu’on en a les moyens honnêtement acquis.
Le scandale, c’est lorsque l’argent public détourné permet à certains de s’offrir une vie à l’abri des défaillances d’un système que le reste de la population subit de plein fouet.
Même maladie. Pas la même chance.
Pendant que certains enfants fréquentent les meilleures écoles, parfois à l’étranger, d’autres poussent des charrettes pour aider leurs familles à survivre.
Pendant que certains prennent l’avion pour se faire soigner, un parent regarde une ordonnance qu’il ne peut pas payer.
Et les conséquences de cet abandon ne s’arrêtent pas là.
Dans les rues, certains jeunes finissent par sombrer dans la marginalisation et la consommation de produits dangereux. Une bouteille remplie de colle qu’ils sniffent suffit parfois à achever ce qui leur reste d’humain. À cela s’ajoutent l’errance, l’agressivité, les agressions et les vols.
Mais derrière ces comportements que la société condamne si facilement, il y a des vies abandonnées, une jeunesse sacrifiée et des citoyens que l’État ne peut continuer à regarder comme un simple problème de sécurité.
Car lorsqu’un jeune n’a plus d’école, plus de travail, plus de perspectives et parfois même plus d’espoir, la réponse ne peut pas être uniquement policière. La sécurité est nécessaire. Mais elle ne peut pas remplacer la justice sociale.
Et puis il y a ceux qui ne veulent plus attendre. Des jeunes prennent la mer dans des embarcations de fortune avec l’espoir d’atteindre l’Europe.
Certains arrivent. D’autres disparaissent dans le ventre de l’océan.
Voilà la Mauritanie des contrastes.
D’un côté, ceux qui peuvent acheter une porte. De l’autre, ceux qui n’ont pas les moyens de pousser une porte.
Et c’est ici que les 2,375 milliards prennent tout leur sens.
Chaque ouguiya indûment dépensée, surfacturée ou perdue dans ces dysfonctionnements, c’est peut-être une école qui ne sera pas équipée, un centre de santé qui manquera de médicaments, une famille qui renoncera, un enfant qui continuera de pousser une charrette au lieu d’aller à l’école.
Le rapport parle de 771 recommandations.
Très bien. Mais après ?
Qui rendra des comptes ? Qui rendra l’argent ? Combien de sangsues seront enfin décrochées des mamelles de la République ?
Car le véritable malaise de notre administration n’est pas qu’elle ne sait pas.
Elle sait.
Elle contrôle. Elle constate. Elle rédige. Mais si, après les rapports, les mêmes pratiques recommencent, à quoi sert le contrôle ?
Une administration qui constate sans corriger finit par banaliser ce qu’elle devrait combattre. Et l’impunité devient alors le meilleur allié des sangsues.
L’IGE a parlé.
À l’État maintenant de répondre. Pas par un autre discours. Par des actes.
De l’argent récupéré. Des responsabilités établies. Des sanctions lorsqu’elles sont justifiées.
Parce qu’une sangsue financière identifiée mais laissée en place continuera de sucer. Et pendant qu’elle se nourrit de la République, des enfants continueront de pousser des charrettes, des parents de compter leurs dernières ouguiyas et des jeunes de regarder vers l’océan plutôt que vers leur propre pays.
Voilà le véritable scandale.
Les sangsues financières peuvent acheter une porte de sortie.
Le citoyen, lui, demande simplement que la République lui ouvre enfin la porte.
Camara Seidi Moussa